Roman, blogue ou scénario : ce qui te bloque, c’est rarement le talent. C’est la méthode. Voici neuf conseils qu’on aurait aimé avoir au début, appuyés sur ce que la recherche dit de l’écriture.
Tu as tout essayé : attendre l’inspiration, lire des livres sur l’écriture, acheter un beau carnet. Et la page reste blanche. Ce n’est pas de ta faute, et tu n’es pas seul.
Deux chercheurs, Linda Flower et John Hayes, ont fait parler des gens à voix haute pendant qu’ils écrivaient. Ce qu’ils ont vu : écrire, ce n’est pas une ligne droite. C’est trois activités qui se coupent la parole sans arrêt. Planifier (qu’est-ce que je veux dire ?), mettre en mots, et réviser.
Quand tu essaies de trouver l’idée, la phrase parfaite et la virgule au bon endroit dans la même seconde, ça bloque. C’est normal. La solution n’est pas d’avoir plus de talent : c’est de faire un métier à la fois. Tout le reste de ce guide sert à ça.
Source : Flower et Hayes, « A Cognitive Process Theory of Writing », 1981.
Le premier métier : sortir de la matière. Pas de la belle matière. De la matière.
L’autrice Anne Lamott le dit sans détour dans son livre Bird by Bird : presque tous les bons textes commencent par un très mauvais brouillon. Le premier jet ne sert pas à être bon. Il sert à exister, pour que tu aies enfin quelque chose à améliorer.
Le piège, c’est de corriger en écrivant. Chaque retour en arrière réveille ton juge intérieur et te fait changer de métier en pleine phrase.
À faire. Mets une minuterie de 15 minutes. Écris sans jamais reculer. Un mot te manque ? Écris [MOT] et continue. Un fait à vérifier ? Écris [À VÉRIFIER]. Tu reviendras.
Source : Anne Lamott, Bird by Bird, 1994.
« J’écrirai quand j’aurai le temps » ne marche pas, et ce n’est pas une question de volonté. Ce qui marche, c’est un plan en « si… alors » : tu relies d’avance un moment précis à un geste précis.
Une synthèse de 94 études a mesuré l’effet de ces plans sur l’atteinte d’un objectif : il est de taille moyenne à forte. Ils aident surtout à démarrer, et à ne pas lâcher quand une distraction se pointe.
À faire. Écris tes deux phrases. « Si c’est mardi 7 h et que mon café est versé, alors j’ouvre mon document. » Et : « Si je bloque plus de deux minutes, alors j’écris la phrase la plus plate possible et je continue. »
Source : Gollwitzer et Sheeran, méta-analyse, 2006.
Rien ne t’oblige à écrire dans l’ordre. La première page est souvent la plus dure, parce qu’elle porte tout le poids du projet. La scène que tu vois clairement, l’argument que tu sais par cœur, la réplique qui te fait rire : c’est là qu’on entre.
Tu écriras le début à la fin, quand tu sauras enfin de quoi parle ton texte.
À faire. Fais la liste de cinq morceaux de ton projet. Encercle celui qui te fait le moins peur. C’est ta séance de demain.
Commencer, tout le monde y arrive un jour d’enthousiasme. Le deuxième métier, c’est de revenir.
Le chercheur Robert Boice a comparé deux groupes de professeurs : ceux qui écrivent par grosses bourrées, et ceux qui écrivent un peu, régulièrement. Les premiers ont écrit beaucoup moins au total, ont eu moins de textes acceptés, ont noté moins d’idées créatives et montraient plus de signes de déprime.
Attention, « régulièrement » ne veut pas dire « tous les jours ». Une chercheuse, Helen Sword, a interrogé plus de 1 300 universitaires : environ sept sur huit n’écrivent pas tous les jours. La règle n’est pas sacrée. Ce qui compte, c’est un rythme que tu tiens, pas un rythme qui te fait sentir coupable.
À faire. Choisis ton rythme réel : par exemple trois séances de 25 minutes par semaine. Mets-les à l’agenda comme un rendez-vous chez le dentiste.
Source : Boice, Written Communication, 1997 ; Sword, International Journal for Academic Development, 2016.
C’est le conseil d’Ernest Hemingway à un jeune auteur, en 1935 : arrête ta séance quand tu sais encore ce qui vient ensuite. Le lendemain, tu ne t’assois pas devant du vide, tu t’assois devant une suite.
La plupart des gens font l’inverse : ils écrivent jusqu’à l’épuisement, s’arrêtent sur un mur, et n’ont plus envie d’y retourner.
À faire. Termine chaque séance au milieu d’une phrase. Puis note trois lignes pour demain : où j’en suis, ce qui vient, ce qui me chicote.
Source : Hemingway, « Monologue to the Maestro », Esquire, octobre 1935.
C’est l’application directe des trois métiers. Les jours d’écriture, tu avances, point. Les jours de révision, tu n’ajoutes rien de neuf, tu améliores ce qui existe.
Ça règle aussi le blocage numéro un des gens qui recommencent sans cesse leur premier chapitre : ils révisent un texte qui n’est pas encore écrit.
À faire. Sur ton agenda, marque chaque séance d’une lettre : É pour écrire, R pour réviser. Jamais les deux dans la même séance.
Le troisième métier, c’est celui qui transforme un brouillon en texte qu’on a envie de lire.
Tes yeux lisent ce que tu voulais écrire. Tes oreilles entendent ce que tu as écrit. Le centre d’aide à la rédaction de l’Université de Caroline du Nord le recommande pour une raison simple : on a beaucoup plus d’expérience à écouter une langue qu’à l’écrire.
À voix haute, tu attrapes les mots oubliés, les phrases trop longues, les répétitions et les passages où l’idée saute sans prévenir.
À faire. Laisse ton texte dormir au moins une nuit. Puis lis-le lentement à voix haute, ou fais-le lire par la synthèse vocale de ton téléphone : une machine ne corrige pas tes fautes en lisant. Chaque fois que tu accroches, souligne.
Source : The Writing Center, University of North Carolina at Chapel Hill, « Reading Aloud ».
Corriger les virgules d’un paragraphe que tu vas couper, c’est du temps perdu. Révise du plus gros au plus petit.
Première passe, la structure : est-ce que chaque partie sert le texte ? Qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui est de trop ? Deuxième passe, les phrases : est-ce clair du premier coup ? Troisième passe, les coquilles : orthographe, accords, ponctuation.
À faire. À ta première passe, résume chaque paragraphe en une ligne dans la marge. Si tu n’arrives pas à le résumer, c’est lui le problème.
Une étude classique de Jakob Nielsen l’a mesuré : 79 % des gens balaient une page web du regard, et seulement 16 % la lisent mot à mot. En réécrivant le même contenu pour qu’il soit plus court, plus facile à balayer et plus neutre, son équipe a plus que doublé sa facilité d’utilisation.
Le guide de rédaction du gouvernement du Canada va dans le même sens : l’essentiel en premier, des phrases de 15 à 20 mots au plus, une seule idée par paragraphe.
À faire. Dans ton article, réponds à la question du lecteur dans les deux premières phrases. Ajoute un sous-titre qui dit quelque chose à chaque écran. Puis coupe 10 % des mots.
Source : Nielsen Norman Group, « How Users Read on the Web », 1997 ; Guide de rédaction du contenu du site Canada.ca.
Écris ta prémisse en une phrase : qui veut quoi, et qu’est-ce qui l’en empêche. Ensuite, dix scènes sur dix fiches. Commence par celle que tu vois le mieux.
Prends une question qu’on t’a posée pour vrai. Réponds-y dans les deux premières phrases. Le reste de l’article sert à expliquer, prouver et donner la marche à suivre.
Résume ton film en une ligne. Fais ensuite la liste de tes scènes dans l’ordre, une phrase chacune. Les dialogues viennent en dernier, quand tu sais ce que chaque scène doit accomplir.
On est passés par là nous aussi. Chacun a son remède plus haut.
Trouver la bonne idée, la bonne structure, le bon style, avant d’écrire une seule ligne. Mais écrire, c’est avancer dans l’inconnu : tu n’as pas besoin de savoir où tu vas pour commencer à marcher. Ton remède : le conseil 03, commence par la partie que tu vois déjà.
Comme si la première phrase devait mériter un prix Nobel. Mieux vaut une mauvaise page écrite qu’une page parfaite qui n’existe pas. Ton remède : le conseil 01, le premier jet que personne ne lira.
« C’est nul. Déjà vu. Inintéressant. » Ton texte n’est pas nul : c’est ton juge qui prend toute la place. Ton remède : le conseil 06, un jour pour écrire, un autre pour corriger.
Et pendant ce temps, tu regardes une autre vidéo. L’inspiration ne précède pas l’écriture, elle arrive pendant que tu écris. Ton remède : le conseil 02, décide d’avance quand et où.
Trois soirs d’enthousiasme, puis plus rien pendant un mois. Ton remède : les conseils 04 et 05, des séances courtes, et tu t’arrêtes pendant que ça va bien.
Et tu doutes d’être fait pour ça. Tu n’as pas besoin de plus de talent. Tu as besoin d’un rythme, d’une méthode, et d’un peu de bienveillance envers toi. Ton remède : les conseils 06 et 08.
Sept jours, moins de deux heures de travail, et tu as un vrai texte entre les mains. Pas parfait. Vrai.
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Sources consultées le 5 octobre 2026.
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